Un lecteur régulier, M. Marchenoir, m'adresse par mel une anecdote historique tirée du catalogue de l'exposition "Jean Prouvé et Paris", qui s'est tenue au pavillon de l'arsenal en 2001, qui se passe de commentaire.
Dans la catégorie "Ca fait un demi-siècle que l'on répète les mêmes âneries, et on continue comme si de rien n'était", Emmaüs avait commandé en 1956 un concept de maison préfabriquée au constructeur Jean Prouvé, pour loger les sans-abri.
Ce dernier a conçu, en six semaines seulement, une maison qualifiée par Le Corbusier de la plus belle qu'il ait jamais vue. Elle comportait, sur 52 m², un salon, une chambre pour les parents, une chambre pour les enfants, une cuisine, des toilettes, une salle de bains et une baie vitrée.
Un prototype a été monté en sept heures seulement sur les quais de la Seine à Paris, là même où de soi-disant bienfaiteurs de l'humanité montent aujourd'hui, pour les mêmes sans-abri... des tentes de camping. (On voit à quel point on a régressé en cinquante ans.)
La démonstration, réalisée devant les journalistes et la télévision (déjà...), avait été rendue possible par une grande campagne de charité (on dirait aujourd'hui une campagne humanitaire) lancée par la lessive Persil. Pour chaque paquet acheté, la firme reversait dix francs au projet. Un million de coupons ont été retournés par les acheteurs.
Cette "Maison des jours meilleurs" ne coûtait que le prix de quatre 2 CV, la voiture la moins chère de l'époque.
Hélas! Le projet s'est arrêté là, car la maison n'a pas été homologuée. Les fonctionnaires du ministère de la Reconstruction et de l'urbanisme ont jugé qu'une maison digne de la République française ne pouvait pas disposer d'une cuisine placée en son centre.
Les anonymes qui ont pris cette décision sont sans doute morts dans leur lit avec la satisfaction du devoir accompli: les sans-abri auront continué à dormir dehors, mais il n'aura pas été dit que la France éternelle les aura laissé cuire des nouilles chez eux sans le concours de la lumière du jour.
Jean Prouvé est devenu, depuis sa mort, une star du design et de l'architecture (bien qu'il ne fût pas architecte). Ses chaises s'arrachent à prix d'or chez les antiquaires spécialisés.
Mais les politiciens et les fonctionnaires du XXIème siècle continuent d'opposer les Normes et les Règlements aux constructeurs d'aujourd'hui qui ont l'outrecuidance de prétendre loger les gens.
La seule différence est qu'ils se foutent du monde, par-dessus le marché, en votant une loi sur le droit au logement opposable.
Je ne retrouve pas le lien, mais j'ai également lu que le gouvernement Belge (quand il y en avait un...) avait rassuré ses constructeurs de maisons traditionnelles en leur certifiant que les maisons préfabriquées à bas coût "BOKLOK", lancées par le groupe Ikea en Suède et en Grande-Bretagne, "ne seraient jamais homologuées en Belgique en l'état des normes en vigueur". Il ne manquerait plus que les Belges habitent des maisons low cost Suédoises, une fois !
L'histoire de l'ineptie étatique est un recommencement perpétuel, temporellement et spatialement...




La question de la cuisine au centre reste d'actualité.
Travaillant actuellement sur des modèles de maisons dite passives (à trés faible consommation énergétique) nous tentons de concilier l'économie énergétique, la bonne qualité d'usage et un faible coût.
Pour ce faire nous développons un concept de panneaux en béton sandwich avec beaucoup d'isolant au centre et des menuiseries intégrées. Ces panneaux composent un volume simple et trés ouvert au Sud autour d'un noyau central de pièces d'eau (cuisine et salle de bain).
Ce plan permet de réelles économies de construction et nos plans sous réserve de décisions définitives semblent correspondre aujourd'hui aux exigences de la République.
Il est vrai que la cuisine ouverte sur le séjour est passée par là et que les plans sont devenus plus souples.
Pour aller au delà de cette simple question des cuisines, les réglements d'urbanisme raffolent de régles énergivores: fixation de l'alignement, de la ligne de faîtage, positionnement fixe des entrées cochères sur les parcelles, imposition des toits à deux pentes avec indication des angles à respecter etc...
Travaillant sur la crise des concepts de l'urbanisme, je me demande en fait si le temps n'est pas venu pour faire face à tous ces règlements de définir un concept juridique au dessus des règles, qui permettent de passer outre toute réglementation, sous réserve que le projet proposé apporte la preuve qu'il est plus efficace énergétiquement dans des conditions économiques identiques.
L'intérêt d'un tel concept consiste en son adaptibilité au regard des évolutions technologiques.
A titre de comparaison, les baux d'habitation comportent depuis plus de 2 siècles une référence au comportement "de bon père de famille".
Les pères sont devenus des mères, la famille a été bouleversée, la plupart des occupants des logements n'ont plus d'enfants à leur domicile et pourtant le concept a tenu et évolué avec la société.
A défaut l'évolution des documents réglementaires prendra au moins 10 ans.
Rédigé par : Eric | dimanche 16 décembre 2007 à 17:56